Interstellar de Christopher Nolan : un film de science-fiction ?

Présenté comme un chef-d’œuvre, dans la lignée de 2001, l’Odyssée de l’espace, Interstellar de Christopher Nolan a été très bien accueilli par le public et les critiques. Si le film est bien réalisé et le jeu des acteurs très bon, le scénario part en revanche très rapidement à la dérive. Interstellar est de surcroît présenté comme un grand film de science-fiction et c’est ce qui me chagrine le plus. Il incarne selon moi au contraire ce genre de films qui utilisent la science-fiction comme « décor » et « trame de fond » sans pour autant s’inscrire dans ce genre. Cette tendance n’est pas nouvelle et se renforce (voir l’article La science-fiction est-elle en crise ?). Il est cependant dommage qu’avec autant de moyens techniques et financiers, aucun grand film de science-fiction digne de ce nom ne soit réalisé.

Interstellar image

Interstellar aborde trois thèmes majeurs de la science-fiction : la dystopie, le voyage spatial et l’exploration/colonisation de nouveaux mondes.

La dystopie : dans le film, la Terre se meurt et l’humanité fait face à une grave crise alimentaire. Les cultures disparaissent et bientôt, plus personne ne pourra se nourrir. Cependant, on a très peu d’informations sur l’origine du mal qui ronge la Terre. On comprend qu’une guerre mondiale a eu lieu aux détours de plusieurs dialogues mais c’est tout. Le message (simpliste) qui est véhiculé est : « prenons soin de la Terre ». Il est très difficile de se projeter dans cette « Terre du futur » et on a aucun questionnement sur la catastrophe qui frappe la Terre : cela pourrait-il arriver ? Pourquoi ? Comment faire pour l’en empêcher ? On est également très frustré par l’absence de description de ce nouvel univers : il est dit qu’il y a une régression de la technologie et une sélection des étudiants pour qu’ils fassent ce que la société attend d’eux . On voit en tout et pour tout des agriculteurs et des scientifiques de la NASA mais on n’a aucune information sur le système politique, l’organisation de la société et le nouveau mode de vie des populations (avec autant de poussière, on s’étonne que les gens vivent encore dans des maisons et des villes qui ne sont pas protégées pour la stopper).

Le voyage spatial : le film reprend le thème très en vogue des « trous de ver » pour expliquer comment un vaisseau spatial peu voyager sur de très longues distances en un temps record. Cet aspect est plutôt bien décrit mais rapidement, on est noyé sous les informations scientifiques concernant les trous noirs, l’effet de la relativité, la distorsion du temps… On a alors la très pénible impression que ces éléments ne servent qu’à justifier certains points du scénario et créer des éléments dramatiques superflus (manque de fuel, disparition d’êtres chers restés sur Terre, sentiment d’urgence…).

La colonisation/exploration de nouveaux mondes : le traitement de ce sujet est également très décevant et finalement, à peine développé. Les trois exo-planètes montrées à l’écran sont stéréotypées : planète maritime avec des vagues géantes (alors qu’il n’y a qu’une dizaine de centimètres de profondeur, cherchez l’erreur), planète de glace et planète rocailleuse. Par ailleurs, on est très étonné par la méthode employée par nos explorateurs pour sélectionner les planètes. Un seul scientifique est envoyé sur la planète et il doit recueillir des données et les envoyer à ses confrères. Pourquoi ne pas utiliser des drones, des satellites ? Des équipes plus nombreuses ? Une fois encore, on a le sentiment que les effets dramatiques doivent primer sur la cohérence du sujet… Le film se termine sur la vision d’un campement établi par le personnage jouée par Anne Hathaway. Voilà à quoi se résume le traitement de la colonisation d’une exo-planète. 

« le scénario n’apporte aucun élément de réflexion ou questionnement pertinent »

Affiche Interstellar

Au final, Interstellar est une grande déception. Le film manque de cohérence, le scénario n’apporte aucun élément de réflexion ou questionnement pertinent et on a le sentiment d’assister à un grand gâchis. Au lieu d’être un film de science-fiction, Interstellar se veut être une sorte d’hymne à l’amour et à l’espoir et Christopher Nolan a sans doute cru bon qu’ajouter quelques trous noirs et vaisseaux spatiaux rendraient plus poétique son message. Sans doute efficace pour épater la galerie, dommage pour le cinéma et la science-fiction.

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , ,

if (typeof OA_show === "function") OA_show('b300'); // ]]> -->

Une réponse à “Interstellar de Christopher Nolan : un film de science-fiction ?”

  1. Jacky Bourgogne
    3 décembre 2014 à 6 h 58 min #

    Tout à fait d’accord avec toi cher Thibault.
    J’ai trouvé ça infiniment long (2h50 et au début je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé de salle).
    Décors et planètes sans aucune originalité. (mis à part le vaisseau circulaire de la fin pompé sur le papillon des étoiles de B. Werber).
    Quand au scénario je n’ai jamais compris où il voulait en venir mais il parait qu’il est très profond (j’ai du m’endormir ;-)

    Je te fais part d’un (très) long commentaire qu’une amie auteure enthousiasmée par ce film (morgane pinon) m’a envoyé. Il faut dire qu’elle n’a que 23 ans et n’a donc certainement pas vu ni lu autant de chefs d’œuvre comme nous de la science fiction et du monde fantastique.

    Bien amicalement
    Jacky
    http://www.amazon.fr/Jacky-Bourgogne/e/B00770G5P0

    Interprétation d’Interstellar Spoiler : Jusqu’à présent, deux interprétations d’Interstellar semblent avoir été émises : 1.Lorsque Cooper tombe dans le trou noir, il meurt instantanément ; les scènes représentées par la suite n’étant alors plus que le fruit de l’imagination de Cooper qui, comme cela lui avait été expliqué par le docteur Mann, revoit ses enfants au moment de sa mort – cette théorie s’apparente donc à une expérience de mort imminente. Si cette théorie est acceptée, il faut alors accepter que seul la plan B ait marché (le docteur Brand a tout de même, espérons-le, réussi à atteindre la planète Edmund). En effet, la communication avec sa fille n’étant alors qu’un rêve, les données quantiques du trou noir n’ont alors pas pu être transmises aux humains.

    2.Lorsque Cooper tombe dans le trou noir, il réussit à parler à sa fille ; cette dernière parvient à résoudre l’équation de la gravité ; et le plan A peut fonctionner, tout comme le plan B. Ces deux théories me paraissent, et c’est bien là le problème, très bonnes l’une comme l’autre. Cependant, il faut avouer que chacune d’elles présentent des contradictions claires.

    Concentrons-nous tout d’abord sur les contradictions de la première théorie : a.Si l’humanité terrestre n’a pas survécu, pourquoi la seconde scène du film est-ce un témoignage d’une vielle femme contant ses souvenirs sur terre. Témoignage qui, disons-le, est le même que celui présent sur les écrans de la ferme reconstituée dans la station Cooper ? Rappelons que le début du film est très pragmatique : rien de transcendant ne s’est alors passé. Pourquoi donc brouiller les esprits avec une vidéo qui est, selon les partisans de la première théorie, uniquement rêvée par Cooper au moment de sa mort ? Cela n’a aucun sens !
    b.Comment est-ce que Cooper, au moment de sa mort, parvient-il à transcender l’espace-temps en donnant une poignée de main au docteur Brand (femme) lorsque les cosmonautes traversent le trou de verre au début du film ? Si cet événement est bien rêvé par Cooper, comment est-ce que Brand et les autres cosmonautes peuvent-ils voir l’espace-temps déformé ? Cela n’a encore une fois aucun sens !
    c.Le poème établit à lui seul une opposition claire : N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit, Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ; Rager, s’enrager contre la mort de la lumière. Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité, Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair, ils n’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit. Dylan Thomas

    Le poème récité trois fois par le professeur Brand (homme), et une fois par le docteur Mann avance ici le thème de la mort. En somme, et de manière simplifiée, il interdit à quiconque se trouvant en situation de mourir, peu importe son passé, d’accepter cette dernière, d’accepter cette « bonne nuit ». Il met l’accent sur la force mentale de l’homme qui, par sa volonté et sa rage de vivre, peut déjouer le piège mortel. Dire que Cooper meurt donc instantanément lorsqu’il arrive dans le trou noir revient donc à ne donner que très peu d’importance à ce poème récité 4 fois dans le film, dont une fois au moment de la mort du professeur Mann.

    Passons maintenant aux oppositions de la théorie 2. Ces dernières sont quelque peu plus compliquées à déceler pour la simple et bonne raison qu’elles contredisent la logique dénotée par le film. En effet, il importe de connoter les événements du film pour les comprendre, c’est-à-dire chercher le sens profond du film, la symbolique, les indices :
    a.Le thème de la mort récurrent dans le film. Du début à la fin, les personnages en parle : « nous allons à l’encontre de la mort » (Brand, femme) ; « on aime nos morts, qu’y a-t-il de social là-dedans ? » (Brand, femme) ; « Ta mère m’a dit, après votre naissance, que notre rôle était alors d’être des souvenirs pour vous. Je ne veux pas encore être un fantôme pour toi. » (Cooper) ; le thème du fantôme dans la bibliothèque ; la mort du bébé du fils de Cooper, celle du grand-père des enfants, celle du Professeur Brand, de quatre cosmonautes, etc.

    b. Le discours du docteur Mann constitue une deuxième objection à cette théorie. Pourquoi ce dernier parlerait d’expérience de mort imminente s’il n’y en avait aucun signe dans le film. Non, ce discours est central, il doit avoir une importance majeure dans le long-métrage. Lorsque Cooper se trouve dans l’un des endroits les plus hostiles de l’univers, et qu’il voit sa fille sous une forme aussi peu commune que dans un tesseract, il est impossible que ce qu’il voit n’ait aucun lien avec ce qui a été dit antérieurement sur la mort.

    c. La géométrie du trou noir. Lorsque Cooper tombe dans le trou noir, la forme de celui-ci s’apparente à celle d’un tunnel. En effet, l’effet donné à la lumière au sommet du trou noir donne d’impression que sa chute ne se passe pas dans une sphère, mais dans un tube. De plus, au bout de ce tube, il n’est pas anodin qu’il y ait une lumière aveuglante. Ce tunnel terminé par une lumière aveuglante renvoie indéniablement aux expériences de mort imminente qui, racontée après coup, représentaient effectivement un tunnel terminé d’une lumière blanche. Le symbole est ici bien présent, et ne doit en aucun cas être mis de côté. Nous voilà donc devant une contradiction bien difficile à surmonter : selon les lois physiques, Cooper ne peut être mort ; cependant, la symbolique du film nous pousse à croire que c’est le cas. Que croire ? Les faits où les indices de Nolan ? La réponse est : les deux. En effet, jusqu’à maintenant, nous n’avons réfléchi au film que selon nos quatre dimensions perceptibles (largeur, hauteur, profondeur, et temps), mais le film parle bien d’une cinquième dimension : le trou de verre, les êtres du futur qui réussissent à agir sur l’espace-temps pour envoyer Cooper au sein du trou noir en créant une faille temporel sous la forme dudit trou de verre.
    Prenons alors un peu de distance face aux faits et tentons de penser non seulement en quatre dimensions, mais en cinq ; comme le fait d’ailleurs Cooper en étant dans le trou noir. Nolan nous donne un indice précieux sur cette cinquième dimension : l’amour. Avant de continuer la lecture, je vous conseille de regarder une vidéo bonus de l’interview de Nolan présente sur la page Allocine d’Interstellar s’intitulant « Interstellar : de quoi ça parle ? » Comme le dit Nolan, la science du futur devra, selon lui, davantage se considérer comme relative, c’est-à-dire en établissant un lien entre la perception de l’homme et son environnement ; que comme un concept absolu, totalement détachée de son observateur (l’homme). Selon Nolan, il importera alors de considérer également les sentiments humains qui peuvent, selon lui, influencer la science par le biais de l’observation et donc, de changer notre rapport au monde, de changer notre regard jusqu’à présent quatri-dimensionnel pour nous faire découvrir d’autres choses. L’élément important ici est que selon Nolan, l’amour est susceptible de nous faire découvrir autre chose car il possède une force allant au-delà de ce que la science considère. Le docteur Brand (femme) le dit d’ailleurs lorsqu’elle tente de convaincre Cooper de se rendre sur la planète Edmund. Elle avance qu’elle se sent attirée par Edmund, et qu’il est faux de négliger cette attirance ; cette dernière ayant un sens physique : elle se sent attirée par cette planète car l’amour transcende l’espace-temps. Il n’y a pas de communication « brute » entre Edmund et elle-même, mais elle se sent attirée. N’y aurait-il pas là l’ébauche d’un accès à une cinquième dimension ? Autrement dit, l’amour ne constituerait-il pas une manière très limitée et abstraite d’entrevoir une cinquième dimension ?
    Cooper en parle d’ailleurs dans le tesseract : il avance que les êtres du futurs maîtrisent cinq dimensions mais qu’ils ont construit un espace quatri-dimensionnel pour que Cooper, à travers l’amour, fasse le lien entre la cinquième et la quatrième dimension. Il le dit : « nous sommes la passerelle ». L’amour est alors considéré comme un lien entre notre monde perçu en quatre dimensions et une cinquième dimension. Les êtres du futur parviennent donc, selon la logique du film, à considérer pleinement l’amour, ce qui leur donne accès à une cinquième dimension. Le docteur Mann, en reprenant la pensée du professeur Brand, avance d’ailleurs qu’il y a une évolution de l’amour. Il y avait au départ uniquement l’amour propre (celui de Mann), puis l’instinct de survie s’est étendu jusqu’à ses enfants (comme Cooper) ; mais ne s’étend encore pas au-delà de ses enfants. C’est la raison pour laquelle le professeur Brand a préféré faire croire que le plan A était susceptible de fonctionner. Il avait compris que personne n’accepterait de partir à l’assaut d’une nouvelle planète si ce n’était pas pour sauver sa propre vie ainsi que celle de ses enfants. Le docteur Mann le dit : « l’homme n’est ENCORE pas capable de se considérer comme faisant partie d’une espèce. L’amour s’arrête à ses enfants. » Ce qui est donc essentiel ici est que l’amour, selon Nolan, évolue ; et plus il évolue, plus il nous donne accès à une cinquième dimension. Les être du futur ayant eu le temps d’évoluer, l’amour leur a permis de percevoir cette cinquième dimension, ce pourquoi ils réussissent à transcender l’espace-temps, tout comme commence à le faire l’amour pour nous. Cooper, en entrant dans le trou noir est donc selon moi instantanément mort pour les raisons défendues par la théorie 1. Mais en mourant, son cerveau, comme le disait le docteur Mann, fait un effort supplémentaire pour imaginer ses enfants. L’amour en jeu est alors si fort que, au sein du tesseract (qui est un espace à 5 dimensions), Cooper parvient à dépasser sa condition de simple passerelle pour la cinquième dimension et recrée ainsi un monde d’amour à cinq dimensions. Physiquement, Cooper est donc mort ; mais mentalement, à travers son amour, il continue à vivre dans cette dernière dimension indestructible par la mort ; ce pourquoi il parvient à donner la main au docteur Brand (femme) dont il est amoureux ; ce pourquoi aussi il réussit à communiquer avec sa fille en transcendant l’espace-temps, en devenant un fantôme pour elle, comme sa femme lui avait expliquée.

    Dans le monde à quatre dimensions, seul le plan B a donc fonctionner, mais dans celui à cinq dimensions, l’amour à supplanter l’espace-temps et le plan A a pu être mis à bien. L’amour a donc permis aux humains terrestres de survivre. Dès lors, en faisant intervenir non seulement quatre dimensions mais bien, comme le prescrit à mon sens le film, cinq ; les contradictions présentées en début d’analyse n’en sont finalement plus. Ces contradictions persistent dans notre espace quatri-dimensionnel, mais disparaissent en cinq dimensions. Le docteur Brand (femme) l’avait d’ailleurs bien dit : « on aime nos morts, qu’y a-t-il de social là-dedans ? » En effet, l’amour qu’on porte pour des êtres inexistants est, du point de vue de nos quatre dimensions, absurde : on ne peut pas aimer quelqu’un qui n’existe pas. Par contre, l’amour nous donnant un accès très limité à une cinquième dimension (qui sera pleinement percevable dans un futur lointain), il n’est dès lors plus absurde d’aimer un mort ; puisque celui-ci, dans la cinquième dimension, existe toujours. L’amour persiste donc sans aucune contradiction.

    En conclusion, notons que ce film de Christopher Nolan est à mon sens ultra-romantique. En somme, ces êtres du futurs, comme ils sont appelés dans le film, peuvent finalement être les morts qui, vivant dans une cinquième dimension, parviennent à transcender l’espace-temps et ainsi venir en aide aux êtres humains vivants (donc quatri-dimensionnels) ; comme le fait d’ailleurs Cooper en étant mort dans le tesseract avec sa fille. Ce film parle donc à mon avis de la vie après la mort qui nous est uniquement accessible par l’amour en tant que vivant mais, une fois disparu dans nos quatre dimensions, nous est pleinement accessible et nous permet d’aimer nos êtres proches vivant encore sur terre et, au cas où cela deviendrait nécessaire, de les aider à survivre en leur permettant de transcender l’espace-temps. Nolan lie donc à mon sens amour et science de manière remarquable et fait d’Interstellar un film absolument sublime à tous les niveaux.

Laisser un commentaire

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus