Autoédition : la comparaison USA/France est-elle pertinente ?

Cet article est en partie un complément à mes articles L’autoédition a-t-elle de l’avenir ? où l’on m’a reproché de ne pas m’inspirer suffisamment de l’exemple américain. Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que je pense que cette comparaison est dangereuse : je ne suis pas vraiment certain que l’on compare ce qui est vraiment comparable.

Lorsqu’on essaye de prédire la situation future de l’autoédition en France, beaucoup s’appuient sur l’exemple sur les États-Unis. Il est en effet très tentant de penser que la France devrait « rattraper son retard » compte tenu de la situation enviable de l’autoédition aux États-Unis, puisque celle-ci est beaucoup plus développée outre-Atlantique.

Je risque d’être encore accusé de pessimisme mais je crains que cette prédiction soit erronée pour un certain nombre de raisons.

Des traditions littéraires différentes

En France, la littérature occupe une place particulière au sein de la culture : elle est admirée et sacralisée. Les prix littéraires, l’Académie Française et les maisons d’édition prestigieuses sont autant de preuves du statut privilégié de la littérature en France. Un livre n’est pas un produit (culturel) comme un autre pour beaucoup de Français et un livre se doit d’être noble et d’une qualité irréprochable. Cette conception, hautement respectable, est un frein majeur au développement du numérique et de l’autoédition (voir également mon article Pourquoi l’autoédition ne décolle pas en France ?).

« La conception française de la littérature est un frein majeur au développement du numérique et de l’autoédition »

Frères Goncourt

Les frères Goncourt

En revanche, aux États-Unis, la littérature, loin d’être méprisée, se veut beaucoup moins élitiste et on accorde plus d’importance à l’expérience de la lecture qu’en France (de manière un peu caricaturale, en France, c’est le livre qui est important, pas la lecture, aux États-Unis, c’est l’inverse). Pour les Américains, le confort du lecteur est très important (ce n’est pas pour rien que la liseuse Kindle a été inventée aux États-Unis et que ses perfectionnements au fil des années n’ont fait que rendre la lecture la plus agréable possible). Plus important, il y a beaucoup moins de réticence aux États-Unis à associer la littérature à une démarche commerciale. Le livre est un produit comme un autre et donc on peut le vendre comme n’importe quel produit. Dans ces conditions, le numérique et l’autoédition peuvent facilement prospérer. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a davantage de gens qui lisent aux États-Unis qu’en France : cet article souligne le dynamisme de la lecture aux États-Unis alors que les données de l’INSEE indiquent qu’en 2012, seuls 57% des Français avaient lu au moins un livre ces douze derniers mois.

« Le marché américain est un terreau fertile pour le développement de l’autoédition et son essor »

Des marchés non comparables et une relation différente avec Amazon

Évidemment, le marché américain est bien plus important que le marché français. Avec une population de 300 millions d’habitants et le renfort des Britanniques, des Canadiens et de tous les anglophones, le marché anglophone du livre (dominé par les États-Unis) est sans commune mesure avec le marché francophone. Dès lors, il existe un dynamisme très important en termes d’offre, de demande, d’innovation et d’échanges (forum, blogs etc.). Il y a donc là un terreau fertile pour le développement de l’autoédition et de son essor, un développement plus important et plus rapide qu’en France. Car il ne s’agit pas d’un simple retard de la France dans ce domaine : l’autoédition française peut se développer et grandir mais ce sera avec un dynamisme bien moindre et surtout elle sera probablement toujours tributaire de l’autoédition américaine, condamnée à tenter de l’imiter, avec succès ou pas.

La législation et le cadre juridique jouent également un rôle essentiel. En France, la loi sur le prix unique du livre ou loi Lang (voir page Wikipédia) contribue à figer le secteur de l’édition et à le rendre moins dynamique (les ebooks sont également concernés par ce dispositif) alors qu’une telle loi n’existe pas aux États-Unis. De plus, Amazon, à la pointe du développement des ebooks et de l’autoédition, est perçu en France comme un ennemi, un danger. On se méfie grandement du géant américain, à tel point que l’on vote des lois « anti-Amazon » à l’Assemblée Nationale. L’actuelle guerre entre Hachette et Amazon n’est qu’un nouvel épisode des relations tendues entre Amazon et l’Hexagone. Amazon est également critiqué aux États-Unis, notamment à cause de son optimisation fiscale et de ses penchants monopolistiques mais Amazon n’est pas entravé ni sous la surveillance des pouvoirs publics, comme l’entreprise l’est en France (la ministre de la Culture en personne, Aurélie Filippetti, prend position contre Amazon de manière quasi-systématique).

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Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et anti-Amazon convaincue

 

La figure du self-made-man compatible avec celle de l’écrivain autoédité

La dernière différence, et qui n’est pas la moindre, réside dans le statut même de l’auteur autoédité. Aux États-Unis, l’auteur autoédité est vu comme un self-made-man, c’est-à-dire quelqu’un qui s’est construit et qui a appris tout seul, qui est parti de rien et qui parvient à gagner sa vie (voire être millionnaire). Or, le self-made-man est le symbole de la réussite pour les Américains alors qu’en France, si les self-made-men sont reconnus, on reste méfiant à leur égard et entrepreneuriat n’est pas autant encouragé et valorisé qu’aux États-Unis. La réussite se juge davantage en France sur les diplômes et la profession exercée. C’est pourquoi l’auteur indépendant est perçu par les Français comme un écrivain raté ou un « sous-écrivain ». Pour beaucoup, un auteur indépendant n’est pas suffisamment bon pour être publié par une maison d’édition et il essaye de refourguer coûte que coûte son manuscrit sur Internet. Un vrai écrivain se doit d’écrire seulement de la littérature noble et de ne pas gagner d’argent. Il n’y a qu’à voir comment sont moqués les auteurs comme Marc Lévy, Guillaume Musso, Anna Gavalda et autres…

Portrait Hugh Howey

Hugh Howey, auteur de Silo, immense succès d’autoédition aux États-Unis

Au final, il n’est donc à mon sens pas tout à fait pertinent de comparer la France et les États-Unis dans le domaine de l’autoédition. Si l’on peut s’attendre à une évolution similaire et de manière mécanique sur certains points (augmentation du nombre d’ebooks vendus, hausse du nombre d’auteurs indés etc.), il est très difficile d’affirmer que l’autoédition en France sera aussi mature, structurée et reconnue qu’aux États-Unis. Cela sera peut-être le cas (et je l’espère !) et seul l’avenir nous le dira.

 

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5 Réponses à “Autoédition : la comparaison USA/France est-elle pertinente ?”

  1. Emmanuelle Soulard
    23 août 2014 à 14 h 08 min #

    Merci pour cet article, très pertinent et bien documenté. Bravo!

  2. Stéphanie Vecchione
    23 août 2014 à 18 h 12 min #

    Encore un très bon article Thibault. Bon angle, bien tranché.
    La France prend son temps, et je me dis que c’est bon signe pour nous permettre de garder nos spécificités et éviter les écueils des américains : des villes vidées de leurs librairies et des livres papier abandonnés sur les trottoirs à chaque déménagement.
    De mon côté, je continue à rester très optimiste et à croiser les doigts : l’intérêt pour le numérique et ‘les auteurs autoédités va aller croissant auprès des lecteurs (les gros lecteurs s’y sont déjà mis).

    • thibaultdelavaud
      24 août 2014 à 21 h 26 min #

      Tu as raison Stéphanie, l’autoédition « à la française » pourrait voir le jour et posséder ses caractéristiques propres. Si le résultat est au rendez-vous, alors oui, cela vaut le coup d’attendre.

  3. Lapegue Laure
    25 août 2014 à 11 h 18 min #

    Bravo .Très bonne analyse qui sort des comparatifs simplistes que l’on lit trop souvent.Il est certain que l’auto-édition doit encore faire ses preuves en France pour prouver qu’elle peut produire de très bons livres . Mais lorsque cela sera fait( et je pense que c’est en train de bouger dans le bon sens ), elle sera une vraie troisième voie entre la simple vente de livres en ligne et l’édition traditionnelle des grandes maisons.Car en plus de donner une liberté de promotion à l’auteur, elle redonne la parole au lecteur en lui permettant aussi de choisir les best sellers de demain… et c’est là que se joue le vrai changement à mon avis .

  4. JPB
    26 août 2014 à 18 h 08 min #

    Bel article. Etant « autopublié » sur Amazon je me rends bien compte du mépris de certains (qui vendent parfois moins que moi !) mais qui sont publiés par des éditeurs classiques.
    Cela va jusqu’à ne pas répondre à mes mails, comme pour l’association des auteurs de romans policiers nantais… Ce dédain m’amuse, mais je trouve cela dommage.

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