La science-fiction est-elle en crise ? (1/2)

Le titre de l’article peut paraître surprenant. En effet, aujourd’hui, de nombreux  films, séries télévisées et livres sont des œuvres de science-fiction. Les succès de livres récents tels Hunger Games et Silo et la pléthore de films de SF sortis l’année dernière (citons en vrac : Star Trek into Darkness, Oblivion, Pacific Rim, La Stratégie Ender, After Earth…) semblent confirmer la grande vitalité de ce genre littéraire (et cinématographique).

Pourtant, j’ai le sentiment qu’un très grand nombre, pour ne pas dire la totalité, des histoires de science-fiction proposées se détournent des fondements originels de ce genre littéraire pour se consacrer sur le superflu et le superficiel.

Image Hunger Games

La science-fiction a pour vocation de proposer au lecteur une réflexion sur les avancées scientifiques et technologiques de notre temps pour déterminer quel avenir se dessinera à l’aune de ces avancées. L’auteur peut ainsi aborder de multiples problématiques : sur la science et la technologie bien sûr, mais également sur la religion, la politique, la société… La nature de cette réflexion peut donc varier, selon la sensibilité de l’auteur et elle peut également être plus ou moins directe : le traitement de ses enjeux peut être parfois très présent, au cœur du récit et du message de l’auteur ou parfois plus marginal, voire anecdotique.

Or, force est de constater qu’aujourd’hui, la science-fiction ne propose plus de réflexion au lecteur et se contente d’être un décor, un cadre futuriste dans lequel s’articule une histoire plus ou moins originale.

Le genre littéraire qui a le vent en poupe depuis quelque temps est la dystopie (contre-utopie), ou encore le « post-apocalyptique », bien que les deux termes ne soient pas égaux mais tendent à se confondre pour beaucoup de personnes. On pourrait arguer que la dystopie n’est pas nécessairement de la science-fiction au sens littéral mais elle s’y apparente très fortement.

Les dystopies les plus célèbres sont 1984, Le Meilleur des Mondes et Fahrenheit 451 et elles proposaient chacune une réflexion scientifique, politique et philosophique qui ont connu une portée retentissante.  Les dystopies d’aujourd’hui : Silo et Hunger Games, sont (très) loin d’égaler leurs « ancêtres » et je ne parle ici que de la teneur du message contenu dans ces romans, pas de leur forme ou de leur qualité littéraire (car Silo et Hunger Games ne sont pas de mauvais livres).

silo couverture

« La science-fiction [...] se contente d’être un décor, un cadre futuriste dans lequel s’articule une histoire plus ou moins originale. »

La dystopie tend à se confondre dans le post-apocalyptique : l’intrigue est situé dans un univers lointain où l’humanité aurait « mal tourné » (guerre nucléaire, désastre écologique…). Cependant, l’auteur ne prend généralement plus la peine de questionner les aspects contre-utopiques de son univers : pourquoi l’humanité en est arrivée là ? En quoi ce monde nouveau est-il pire ? Un autre futur est-il possible ? Non, la dystopie est désormais le point de départ d’une intrigue, le cadre général d’un univers, pas une réflexion en tant que telle.

Cet appauvrissement est encore plus frappant dans le domaine du space opera. Considéré comme étant le sous-genre le moins noble de la SF, le space opera proposait auparavant des œuvres qui avaient certes pour but premier de divertir mais l’auteur prenait soin de développer un univers qui incitait le lecteur à la réflexion en abordant des thématiques très variées comme le clonage, le voyage spatial, la vie extra-terrestre… Isaac Asimov, Frank Herbert, Robert Heinlein ou encore Lois McMaster Bujold ont ainsi contribué à faire du space opera un genre qui nourrissait une réflexion scientifique, politique et philosophique complexe.  Aujourd’hui, le space opera se résume hélas à de vastes guerres interstellaires, le plus souvent avec des extra-terrestres, sans chercher à questionner les enjeux relatifs à l’univers créé. Cette dérive est encore plus frappante au cinéma, où l’on cherche surtout à épater le spectateur avec des effets spéciaux (Avatar de James Cameron étant le meilleur exemple de cette dérive).

Affiche Avatar

On a vu que la dystopie se confond avec le post-apocalyptique. Je pense que le space opera a quant à lui tendance à se confondre avec la fantasy. Les Nains, les Elfes et les Orques sont remplacés par des races extra-terrestres et la magie est substituée par des prouesses technologiques dont la vraisemblance scientifique est très discutable. Il en résulte un dévoiement de la science-fiction, associée désormais aux genres de « l’imaginaire », sous le sigle SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique). 

Oubliées, dès lors, les réflexions scientifiques, politiques et philosophiques ? La science-fiction est-elle condamnée à n’être qu’un sous-genre de « l’imaginaire » ? Une simple « machine à rêves » et divertissement ? Rien n’est moins sûr. J’exprimerai dans la deuxième partie de cet article pourquoi la science-fiction peut rebondir et acquérir de nouvelles lettres de noblesse.

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8 Réponses à “La science-fiction est-elle en crise ? (1/2)”

  1. Tom
    10 février 2014 à 22 h 43 min #

    Je suis assez d’accord avec tes propos, en y ajoutant le fait que je suis un peu triste de voir que depuis quelques années, beaucoup ont du mal à renouveller le genre.

    Comme si après 1984, Fahrenheit, 2001 L’Odyssée de l’Espace, Star Wars (en gros), on avait fait le tour du genre, sans jamais chercher à créer quelque chose de nouveau. Seul peut-être la trilogie Matrix a réussi, quoiqu’on puisse lui rétorquer d’avoir plus de références que d’innovations.

    Le symbole type est un peu Oblivion sorti l’année dernière. Hyper référentiel vers 2001, Star Wars, même Independance Day mais….rien de nouveau sous le soleil.

    En attente d’un sauveur ?

    • thibaultdelavaud
      11 février 2014 à 22 h 11 min #

      Hello Tom, heureux de te retrouver ici :-)

      C’est vrai que Matrix, surtout le premier volet, offrait une réflexion sur la réalité, la vérité et évidemment sur la supériorité des machines sur l’homme. Les volets 2 et 3 en revanche ne sont qu’une d’ébauche d’effets spéciaux.

      Minority Report de Spielberg est une exception puisqu’il traite de thèmes pertinents qui se sont révélés d’actualité : réalité augmentée, prédiction des crimes… Mais ce film est l’adaptation d’une nouvelle d’un des maîtres de la SF : Philip K. Dick.

      Hollywood prendra-t-il un jour le risque de parier sur un scénario original, avec une vraie réflexion ou préfèrera-t-il miser sur les blockbusters et les adaptations de classiques de la SF ? Hélas je crains que ce jour n’est pas près d’arriver.

  2. chris
    11 février 2014 à 11 h 30 min #

    Bonjour Thubault, excellent sujet et intéressant. Oui comment renouveller un genre, souvent on le renouvelle en le réinventant. ;-) Je ne suis cependant pas tout à fait d’accord avec ton avis sur Avatar, il y a un fond et un thème dans ce film. Merci, j’attends la suite. Bonne semaine.

    • thibaultdelavaud
      11 février 2014 à 22 h 16 min #

      Merci Chris pour ton commentaire. Tu anticipes un peu la partie 2 en parlant de réinvention du genre ;-) concernant Avatar, c’est vrai qu’il y a un message mais celui-ci est assez limité et sans originalité à mon sens, ce qui est dommage car compte tenu de sa beauté visuelle, ce film aurait pu être un vrai chef d’œuvre.

  3. Saint Epondyle
    7 avril 2014 à 11 h 24 min #

    Sujet intéressant, bien que je ne partage pas tout à fait le constat de base selon lequel la SF serait en déclin.
    La surcharge de pseudo-SF et d’oeuvres superficielles permettra peut-être la création d’un environnement favorable pour 1/ l’arrivée d’une SF plus profonde type Cloud Atlas ou Matrix en son temps et 2/ la découverte des classiques par une frange du public plus intéressée que par la surface des choses uniquement.

    Ceci étant, je trouve passionnant et effrayant de voir comme la réalité rattrape la fiction sur le plan de la dystopie. Comme quoi le fait d’être prévenu ne suffit pas.

    • thibaultdelavaud
      7 avril 2014 à 22 h 23 min #

      Oui, ce sont des perspectives positives que je vois également dans l’évolution actuelle de la SF, je développe ces idées dans la partie 2 de l’article. Je suis un peu plus sceptique sur Matrix (hormis le premier film) et Cloud Atlas, qui n’est pas complètement de la SF et qui traite de thèmes plus généraux. Le film m’a laissé sceptique, mais je n’ai pas lu le livre.

      Merci pour ce commentaire et à bientôt,

  4. Kasseul
    16 avril 2015 à 15 h 05 min #

    La science-fiction est une forme de littérature comme une autre. Si certains auteurs ont envie d’écrire des histoires juste pour écrire et faire rêver des gens, on ne peut pas les blâmer. Je ne pense pas que la science fiction soit en déclin. On n’a juste pas le même type de récit qu’avant. Si on prend les deux séries dystopiques qui marchent très bien en ce moment (Hunger Games et Divergente), il y a clairement un premier livre de saga qui tend à faire réfléchir, et des suites qui terminent l’histoire en mettant en place une pseudo-guerre beaucoup plus banale, en suivant des schémas basiques et qui n’innovent pas.

    Personnellement, je n’ai pas apprécié Cloud Atlas. Ce n’était pas incompréhensible ni inintéressant en soit, mais personnellement, ça ne m’a pas touché, je ne me suis identifiée à aucun des personnages … Et je trouve que ce n’est pas de la science fiction.

    Je ne sais pas s’il faut réellement renouveler ou réinventer la SF. Peut-être faut-il juste revenir aux fondamentaux en incorporant des réflexions sociales et scientifiques, bien que certains le fassent, quoi que trop superficiellement.

    Aujourd’hui, on a surtout la vague de la dystopie, comme avant il y a eu les vampires, etc … Peut-être faut-il arrêter de mettre au devant de la scène des histoires qui ont énormément de succès au format papier (bien que ce soit logique que les producteurs s’appuient sur le succès d’un livre pour en faire un film à pognon), qui ne sont pas forcément très originales, mais dont tout le monde vante tellement les mérites qu’on n’entend pas parler du reste …

    S’il y a une chose qui m’énerve beaucoup dans la SF actuellement, c’est que des ados sauvent le monde. Certes, il y a des histoires telles que Autre-Monde de Chattam, qui se basent clairement sur le fait que seuls les ados survivent. Mais on dirait que dans d’autres sagas, seuls les ados ont un cerveau … C’est assez agaçant. On entend beaucoup parler de livres jeunesse de SF, mais a-t-on réellement besoin de mette toujours des ados en sauveurs ?

    Et comme tu dis, on débarque dans un monde dont on ne sait rien, qui n’est pas expliqué ou, au mieux, dont on nous raconte vaguement la création … Dans Hunger Games, on nous raconte que c’est après une rébellion des Districts qu’ils ont mis en place les Hunger Games, mais jamais comment on est arrivé à la créations des Districts en eux-mêmes …

    Pour conclure, non, la SF n’est pas en crise, bien au contraire, elle a énormément de succès. C’est sans doute ton point de vue d’auteur et de lecteur qui te fait penser ça. Certes, elle n’est plus comme avant …

  5. Marjorie
    21 avril 2016 à 15 h 43 min #

    Bonjour Thibault.
    Bien d’accord avec ce constat sur la SF actuelle qui ne joue plus son rôle de prospective des enjeux de sociétés qu’ils soient économiques, ethnologiques ou technologiques. je l avais dit dans un de mes articles que la SF (dans l’ensemble heureusement il reste des pépites) n’est plus qu’une immense métaphore de cadre ou de contexte pour parler d’enjeux relationnels. ( comme tu dis ci bien : Avatar) Finalement , comme tout le reste de la littérature de genre ou blanche et qui du coup lui dénie sa spécificité et son attrait. En tous cas pour moi car du coup je me replie sur les essais au lieu de consommer de la SF pour découvrir de nouvelles possibilités ou voies possibles ou plausibles. Cela ne m’empêche pas d’écrire de la SF à l’ancienne avec des enjeux de sociétes multiples. Les films « Her » ou « Automata » sur l’AI, pas clinquants et sans effets spéciaux gardent les grands principes de la SF. Une réflexion ouverte et non manichéenne sur notre avenir à partir de notre passé. Merci pour cet article interessant

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