Point d’étape n°4 : Auto-édition et Cygne Noir, à quoi tient le succès ?

En faisant le bilan du mois de mars (un plutôt bon mois, confirmant une tendance « tranquille ») je me posais cette question, que se pose tout auteur : à quoi tient le succès littéraire ?

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Ne trouvant aucune réponse satisfaisante, je me suis alors rappelé d’un excellent livre relu récemment et qui m’avait beaucoup marqué lors de ma première lecture. Il s’agit du Cygne Noir, de Nassim Nicholas Taleb. L’auteur développe la théorie selon laquelle nous avons tendance à sous-estimer la survenue d’événements rares ou exceptionnels (les fameux Cygnes Noirs) et que ceux-ci ont des conséquences majeures et considérables. Il a développé sa théorie en s’appuyant d’abord sur sa connaissance du monde de la finance (Taleb a été quant et courtier à Wall Street) avant de la généraliser à de nombreux domaines, dont le sujet qui nous intéresse : la littérature et l’édition.

Pour la petite histoire, son livre a connu un très grand succès car, outre la grande qualité des propos de l’auteur, plusieurs pages du livre sont tout à fait prophétiques concernant la crise des subprimes. En effet Taleb explique en quoi les risques financiers liés aux subprimes étaient complètement sous-évalués  et que l’on courait potentiellement à la catastrophe (et l’auteur l’explique très simplement, en affirmant que l’évaluation du risque par l’esprit humain est tout simplement faussée, hors de sa portée). Quelques mois après la parution du livre, la crise éclatait avec les conséquences que l’on sait.

La raison du succès : le hasard

Revenons à la littérature. En fin lettré et amateur de littérature, l’auteur consacre de nombreuses pages de son livre au phénomène du succès dans le monde littéraire. Et pour Taleb, le succès littéraire ne tient qu’à un seul facteur : la chance. Choquant, n’est-ce pas ? Peut-être mais c’est sans doute la vérité. Combien de livres étaient promis au succès et ont été des échecs retentissants ? A l’inverse, quasiment personne n’avait prédit les succès des Harry Potter, Twilight et plus récemment Fifty Shades of Grey (Cinquante Nuances de Grey).

Taleb distingue deux univers statistiques: le Médiocristan et l’Extremistan.  Le premier est réglé par des règles simples : la moyenne, l’écart-type, la loi de Gauss etc. Le second ne peut pas obéir à ces règles puisqu’un événement, bien que rare, bouleverse le monde ou l’univers auquel il appartient. La grande erreur, commise par beaucoup de personnes, y compris par des surdiplômés (peut-être même davantage commise par des surdiplômés) est d’appliquer des règles mathématiques et statistiques aux phénomènes appartenant à l’Extremistan.

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Le Cygne Noir, de Nassim Nicholas Taleb, paru en 2007 aux Etats-Unis, en 2008 en France

La littérature appartient évidemment à l’Extremistan. Harry Potter a bouleversé le paysage culturel mondial, avec des millions et des millions de livres vendus et traduits dans toutes les langues, sans compter les millions de personnes qui ont vu les films, les DVD… On peut trouver des raisons au succès de Harry Potter, mais a posteriori seulement, car personne n’avait prédit le succès d’un tel livre. La nuance est importante. A plus ou moins grande échelle, ce raisonnement est applicable à tous les livres. Combien de chefs-d’œuvre n’ont pas été publiés, à cause d’un éditeur de mauvaise humeur le jour de la lecture ou pire, parce que le livre n’a même pas été lu ? Taleb relate que ce phénomène était déjà connu dès le XIXème siècle et que la part d’aléatoire dans le monde de l’édition était déjà très importante. Cela ne signifie pas que les livres édités et qui ont du succès ne soient pas de qualité, la qualité est un des multiples facteurs de succès, mais elle n’est ni une condition nécessaire et encore moins suffisante, sans compter que la qualité est un critère subjectif… De nombreuses expériences ont été menées pour tester les critères de sélection des maisons d’édition. Ainsi, des manuscrits de Proust, Hugo et d’autres grands écrivains ont été envoyés à des maisons d’édition et devinez quoi ? Ils ont été refusés. Adieu donc la qualité comme critère objectif et critère de sélection… Je n’ai aucune connaissance du processus de sélection des manuscrits des maisons d’édition actuelles et je ne sais pas non plus combien de manuscrits elles reçoivent et quel pourcentage est retenu pour la publication. Je pense cependant que les manuscrits reçus sont très nombreux et que le pourcentage de retenus est très faible et que parmi les livres publiés, 95% sont des échecs commerciaux.

Le gagnant rafle tout

Les « gagnants » rafleront tout puisque d’après Taleb, l’Extremistan est régi par cette règle (The winner takes all en anglais). J’ai évoqué Harry Potter et Fifty Shades of Grey. Chacun de ces deux livres représentent à eux seuls des dizaines de milliers de best-sellers traditionnels (un livre est considéré comme un best-seller lorsqu’il se vend à plus de 10 000 exemplaires). Ces géants écrasent ainsi tous les autres individus, tous leurs semblables. Ils bouleversent leur univers et tuent leurs concurrents, condamnées à l’anonymat (je suis étourdi en songeant à tous ces bons livres, excellents livres, qui, bien que publiés, connaissent dans le meilleur des cas un succès éphémère, avec plusieurs milliers de ventes, des critiques positives, pour tout simplement disparaître à jamais par la suite). A partir d’un certain moment, la vente des livres de type « Cygnes Noirs » commence à suivre une croissance exponentielle et rien ne peut l’arrêter (c’est ce qu’on appelle plus communément l’effet « boule de neige »). Le hasard permet d’enclencher cette croissance et une fois que celle-ci est enclenchée, rien ne peut l’arrêter (jusqu’à ce que le livre atteigne le statut de chef-d’œuvre ou de classique et qu’il soit lu et édité pendant des décennies voire des siècles).

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L’auto-édition : construire sa chance

Chaque livre que vous tenez entre les mains ou que vous lisez sur votre tablette est un survivant. Le simple fait qu’un livre soit lu est un miracle en soi. Il y avait tant d’obstacles à sa parution… L’aventure de l’auto-édition facilite la prolifération des Cygnes Noirs, au plus exactement, des cygnes dans leur ensemble. Certains mourront rapidement, oubliés et écrasés par leurs semblables plus gros qu’eux mais qui sait, peut-être qu’un continuera de grandir et se révélera être un Cygne Noir. L’auto-édition procure l’immense avantage pour un auteur d’être complètement maître de son œuvre et ainsi de réduire le facteur chance. Pourquoi ? Parce que vous pouvez construire votre parcours, orienter la vie de votre livre. C’est évidemment extrêmement difficile et j’ai déjà souligné combien le marketing et la visibilité étaient importants mais avec l’auto-édition, votre livre ne sera pas « jeté à la mer » comme il peut l’être dans l’édition traditionnelle. Avec l’auto-édition, vous pouvez construire un lectorat, orienter votre stratégie marketing, vous adapter selon les retours obtenus. Vous pouvez forcer le destin et multiplier les facteurs de succès.

Malgré ce constat très pessimiste et sans doute cruel sur le succès littéraire, il ne faut pas perdre espoir. L’auto-édition est une chance, un vivier de Cygnes Noirs. Les plus célèbres d’entre eux sont David Forrest et Jacques Vandroux, auteurs auto-édités qui ont vendu plusieurs milliers de livres (le blog de Jacques Vandroux est disponible dans la catégorie Liens). Il faut construire sa chance, surfer sur la vague du hasard, tenter, essayer… Car n’oublions pas la célèbre maxime de Virgile dans l’Enéide : « La chance sourit aux audacieux ».

A bientôt !

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16 Réponses à “Point d’étape n°4 : Auto-édition et Cygne Noir, à quoi tient le succès ?”

  1. Mickaël
    7 avril 2013 à 17 h 15 min #

    J’aime ton optimisme Thibault. Nous n’avons pas de but mercantile mais simplement d’être lus, nous qui avons imaginé nos histoires et usés notre clavier. Amazon nous offre des lecteurs, même s’ils ne sont que 10 par mois. C’est comme au loto, nous pouvons gagner gros…..un jour, comme Jacques Vandroux. Grâce à la vente de ses eBook, il peut changer d’un coup les 4 pneus de sa Clio ! Mes livres m’ont payé un sapin parfum vanille que j’ai accroché sur mon rétroviseur intérieur ;-)

  2. Eddy
    8 avril 2013 à 20 h 13 min #

    Bonjour Thibault,

    Oui dur constat, bien que Amazon nous offre quelque lecteurs.
    Faut il de la chance? oui je crois bien
    C’est vrai, nous ne sommes pas tous romancier. Même très peu d’entre nous. Mais cela ne nous empêche pas, avec la fibre littéraire ou non, de gagner de l’argent avec le Kindle d’Amazon. Ce livre électronique, fabriqué par Amazon et relié à son catalogue de livres en ligne, n’est pas fait pour lire nécessairement un roman, mais tous types de documents.

    • thibaultdelavaud
      12 avril 2013 à 19 h 58 min #

      Merci pour votre commentaire. Vous avez tout à fait raison lorsque vous dites que l’auto-publication n’est pas nécessairement réservée aux romans. Les livres de conseils, guides, manuels se vendent très très biene t il y a une réelle attente des lecteurs pour ce type d’ouvrage. A méditer !

  3. Mickaël
    10 avril 2013 à 15 h 39 min #

    Je me demandais si tu pouvais nous donner les proportions de ventes de tes livres publiés en Français et en Anglais ? Est-ce que Electric Devotion fonctionne en Amérique ?

    • thibaultdelavaud
      12 avril 2013 à 20 h 04 min #

      Bonjour Mickaël. Electric Devotion ne se vend pas aux Etats-Unis, mais je n’ai fait aucune publicité dessus… Le marché américain peut être tentant compte tenu de sa taille et sa maturité mais il est également bien plus concurrentiel et exigeant…

  4. Mickael
    13 avril 2013 à 12 h 33 min #

    Dans ta newsletter, tu dis que tes livres sont sur Kobo et la Fnac. J’ai un compte mais ils refusent mes livres car il faut un numéro EAN13. Comment as-tu réussi à contourner l’obstacle….terrien?

    • thibaultdelavaud
      14 avril 2013 à 11 h 55 min #

      Je suis étonné par ce que tu dis car je n’ai eu aucun problème pour ma part. Contacte les directement pour savoir ce qu’est ce fameux numéro EAN13.

  5. Dominique
    13 avril 2013 à 18 h 14 min #

    Salut Thibaud. On se croise sur l’écritoire des Ombres.

    Mon avis est qu’il faut aussi tabler sur la quantité de Titres publiés. J’en ai posé plus d’une trentaine sur Amazon avec un noyau dur de trois, quatre, et les autres se vendant de temps en temps… Moins de 5 n’ont pas décollé du tout. La quantité nous permet d’être davantage pris au sérieux. J’ai néanmoins baissé mon rythme car je dérivais insidieusement vers moins de qualité… Mes Nouvelles marchent très moyennement, mes livres Pratiques et mes essais sont plus achetés. Dommage pour la littérature, mais je ne désespère pas.

    • thibaultdelavaud
      14 avril 2013 à 11 h 58 min #

      bonjour Dominique,

      Oui, tu as raison, l’effet volume des livres publiés est un facteur important. Ce n’est pas si grave que cela si la littérature ne marche pas, dans le sens où les livres pratiques ont aussi leur place et leur importance. Après, c’est dommage qu’en termes de visibilité, les livres « littéraires » soient écrasés par les livres pratiques et guides.

  6. Jean-Baptiste Messier
    28 mai 2013 à 11 h 37 min #

    Très, très bon article, très intéressant. Je n’avais pas pensé les le succès ou l’insuccès d’un livre sous cette forme, c’est éclairant.

    • thibaultdelavaud
      28 mai 2013 à 20 h 06 min #

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Le constat peut paraître cruel, voire injuste mais je pense vraiment que la chance est un facteur complètement sous-estimé dans les causes du succès. A bientôt j’espère !

  7. Argent Facile
    14 juillet 2013 à 7 h 11 min #

    Merci beaucoup pour cette mine d info.

  8. Didier Fédou
    21 juillet 2013 à 6 h 30 min #

    Bonjour.
    Excellente analyse de la réalité du PEF (Paysage Editorial Français), et surtout ça : « Combien de chefs-d’œuvre n’ont pas été publiés, à cause d’un éditeur de mauvaise humeur le jour de la lecture ou pire, parce que le livre n’a même pas été lu ? »

    Oh… ça doit bien faire dix mille ans que je le dis. Ce qui me fais me poser de plus en plus de questions sur le monde de l’édition classique. Ils apportent la relecture, les corrections, un certain « formatage » du manuscrit original et de la publicité, et puis ? Combien de bouquins « pros » avons-nous achetés pour finir déçus ? Tout en se disant qu’on fait déjà beaucoup mieux, et que des « amateurs » nous ont déjà donné plus de plaisir ?

    • thibaultdelavaud
      21 juillet 2013 à 11 h 14 min #

      Merci pour ce commentaire. Je pense que l’auto-édition contraint le monde de l’édition traditionnelle à s’adapter profondément pour se renouveler et à revoir leurs critères de sélection de manuscrits. Reste à savoir si les maisons d’édition et les acteurs de l’édition traditionnelle prendront la mesure du bouleversement que représente l’auto-édition…

  9. Jean-Philippe
    4 août 2013 à 16 h 56 min #

    Magnifique texte Thibault !

    En fait, depuis 2008, je vis ma vie sur ce concept que j’essaie de ne jamais oublier. Le mieux comme tu le dis, c’est de mettre sous les yeux des lecteurs et lectrices nos histoires autant de fois que possible… en espérant un déclic. :)

  10. Jean-Luc Durand
    26 avril 2014 à 16 h 17 min #

    Bonjour Thibault,

    Excellent article, mais je dirais qu’un cygne est noir pour des raisons qui tiennent certes à la chance, mais pas seulement.

    A mon avis, le cygne noir, c’est aussi un livre qui arrive au bon moment et au bon endroit. Trop tôt, par exemple, ça ne marche pas, rappellons nous Philip K. Dick qui a vécu modestement presque toute sa carrière et n’a connu le succès que quelques années avant sa mort.

    Or certains arrivent à sentir le contexte et en déduire ce qui va plaire, ce qui n’est pas la même chose que d’avoir un talent d’écrivain. Ont-ils tous eu de la chance ? J’en doute car il y en a qui réitèrent plusieurs fois leur succès. Leurs livres sont totalement formatés, sans originalité, voire pitoyables, mais leur sortie colle parfaitement à l’évolution des mentalités. Je ne donnerai pas de noms…

    Bref, l’écrivain qui ne veut pas s’en remettre totalement à la chance doit aussi être un peu marketeur. Désolant, car on ne crée plus le meilleur produit, on crée ce qui va marcher. On voit ce que cela donne à télévision, par exemple.

    A bientôt.

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